Seoul Station (Note : 8/10) – FEFFS 2016

Synopsis : A Séoul, où sévit une épidémie transformant les gens en zombies, une jeune femme fuit son petit ami, qui veut la forcer à vendre ses charmes en ligne. Un film d’animation horrifique doublé d’une sombre critique de la société coréenne et de l’indifférence des autorités publiques à l’égard des pauvres.

Cet été 2016 nous a offert l’un des meilleurs films de zombies de ces dernières années, Dernier train pour Busan, qui a reçu un accueil chaleureux et enthousiaste de la part des critiques et du public. Un film percutant et généreux qui a réussi à se frayer un chemin dans le circuit embouteillé des salles obscures. Dernier train pour Busan est d’autant plus étonnant que son réalisateur, Yeon Sangho, nous était jusqu’alors inconnu et qu’il nous vient de Corée du Sud, un pays plutôt avare en films de genre. Yeon Sangho, qui a réalisé avec Dernier train pour Busan son premier film en prises de vues réelles, s’était illustré dans l’animation, notamment avec son long métrage Seoul Station, qui initie son cycle consacré aux zombies. On était forcément intrigué à l’idée de découvrir ce long métrage d’animation, qui, sans être une préquelle de Dernier train pour Busan, entretient de nombreux points communs avec ce dernier. Les deux œuvres sont en effet liées par des thématiques communes et une volonté de dénoncer le contexte socio-politique coréen. Deux films qui développent une critique virulente de la hiérarchie des classes et de l’indifférence politique à l’égard des plus démunis. Mais au-delà de ce sous-texte social, les deux œuvres font preuve d’intelligence et de créativité dans leur scénario et le déroulement de l’action.

Seoul Station narre l’histoire d’une jeune femme, Hye-Sun, qui a fugué de chez elle il y a quelques années. Après avoir été sous la coupe d’un proxénète, elle vit depuis quelques années avec un jeune homme oisif sans scrupules qui décide de vendre les charmes de la jeune femme sur Internet pour pouvoir payer le loyer. Le couple se brouille et le père de la jeune femme fait irruption, bien décidé à ramener sa fille à la maison. C’est dans ce contexte qu’éclate une épidémie de zombies.

Seoul Station présente nombre de similitudes avec le spin-off de la série The Walking Dead, Fear The Walking Dead. Les deux œuvres montrent l’émergence et la propagation d’une épidémie de zombies et dans les deux cas, l’infection provient des marginaux, que ce soient des camés dans FTWD, ou des SDF dans Seoul Station. Mais ces deux œuvres divergent sur un point fondamental. Alors que Fear The Walking Dead prend pour protagoniste une famille de classe moyenne (ce qui est le cas habituellement dans le genre afin de faciliter l’identification du spectateur), Seoul Station prend le parti des déshérités, et met en scène une fugueuse sur le point d’être expulsée et des SDF. Ce choix marque d’emblée toute la portée sociale du long métrage de Yeon Sangho, plus prononcée que dans Dernier train pour Busan. C’est d’ailleurs l’un des points saillants du film, l’indifférence générale de la société et des pouvoirs publics à l’égard des pauvres. Une attitude qui condamne la société, laissant le virus se propager parmi les classes défavorisées avant de s’étendre inexorablement parmi les autres couches sociales. Ce mépris des classes et l’infection sont ici le symptôme d’un corps social qui se cannibalise et s’auto-dévore jusqu’à la destruction. Et comment ne pas voir dans cette épidémie, la révolution des classes laborieuses contre l’ordre établi ? A cette critique socio-politique, s’ajoute une réflexion sur la condition de la femme en Corée à travers le personnage de la jeune Hye-Sun, condamnée à vivre sous la tutelle de figures masculines tyranniques et incapable de s’émanciper.

Seoul Station

Seoul Station est un film d’animation extrêmement réaliste, loin de l’esthétique symbolique et épurée des mangas et autres manwas (mangas coréens). Les traits des visages sont particulièrement fouillés, et chaque personnage présente un physique bien distinct. Le design des zombies est similaires à celui de Dernier Train pour Busan, des enragés véloces aux visages couverts de veines violacées.  Une esthétique réaliste que renforce l’utilisation de la rotoscopie, un procédé cinématographique consistant à filmer des acteurs image par image, pour ensuite en dessiner les contours et mouvements. Ce procédé stylistique est sûrement l’aspect le plus discutable du film. L’utilisation abusive et systématique de la rotoscopie fait en effet perdre de la fluidité aux mouvements des personnages et à l’action. D’autant plus que la réalisation est trop conventionnelle et offre peu de scènes spectaculaires qui justifieraient l’utilisation de l’animation en lieu et place de prises de vues réelles (sauf l’aspect financier bien entendu). On comprend donc pourquoi Yeon Sangho était si à l’aise lors de la réalisation de Dernier train pour Busan. Son utilisation de l’animation est en effet très proche de la réalisation d’un film en prises de vues réelles.

Ce n’est donc pas par sa forme que se distingue Seoul Station, mais par son scénario et ses scènes d’action. Comme dans Dernier train pour Busan, Yeon Sangho utilise avec intelligence et efficacité les possibilités offertes par son cadre, ici l’espace urbain. Les personnages ne sont pas confinés dans un espace clos à la façon d’un huit clos romérien (La nuit des morts vivants ou Zombies), mais sont en perpétuel mouvement. Ces derniers seront ainsi amenés à traverser à pied des stations de métro, à traverser une horde de zombies en s’accrochant dans les airs à des câbles électriques, ou encore à jouer les funambules sur des poutrelles métalliques séparant deux immeubles. On retrouve également les prémisses du style des zombies qui s’agglutinent ou se jettent à corps perdu du haut d’un immeuble. Le film s’achève en apothéose dans un décor somptueux et hautement symbolique, un showroom d’appartements témoins luxueux.

Seoul Station contient en germes les qualités qui ont fait le succès de Dernier train pour Busan. On y retrouve la même énergie et générosité, ainsi qu’un discours social et politique acerbe et engagé. Un spectacle horrifique intense et pénétrant qui confirme le talent du réalisateur coréen. En seulement deux films, Yeon Sangho s’est hissé au pinacle des maîtres du genre, s’imposant aux yeux de tous comme une nouvelle et incontestable référence.

Tetsuo

Note : 8/10


 

RÉALISATEUR(S) : Yeon Sangho

PRODUCTEUR(S) : Lee Dong-ha, Youngjoo Suh, Yeon Sangho

SCÉNARISTE(S) : Yeon Sangho

PHOTOGRAPHIE : Ryun Ki-hyun

MONTAGE : Yeon Sangho, Lee Yeon-jung

MUSIQUE : Jang Yeong-gyu

INTERPRÈTE(S) : Ryu Seung-ryong, Shim Eun-kyung, Lee Joon

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Seoul Station critique