(PIFFF) The Duke of Burgundy (Note : 7/10)

Pays de production : Royaume-Uni | Année de production : 2014

Réalisation : Peter Strickland

Scénario : Peter Strickland | Photo : Nic Knowland

Musique : Cat’s Eyes | Production : Andy Starke

Interprètes : Sidse Babett Knudsen, Chiara D’Anna, Eugenia Caruso

Distributeur : The Jokers / Le Pacte

 

Critique :

(Il est préférable d’avoir vu le film avant de lire cette critique.)

Après l’étonnante surprise que fut Berberian Sound Studio, il va s’en dire que la plupart des fans du genre s’intéressent de près à la carrière du réalisateur Peter Strickland. Le film se voulait être un hommage au cinéma de genre italien des années 70, le Giallo. Perfectionniste et passionné de son, le réalisateur nous immergeait dans la peau d’un bruiteur de cinéma chargé de la postsynchronisation d’un giallo. Alors que le genre se définit souvent par des images sanglantes, Berberian Sound Studio se concentrait sur la partie sonore et invitait le spectateur à s’immiscer dans la magie du bruitage.  Nominé à plusieurs reprises au festival du film de Locarno, le film a obtenu le prix du jury et de la critique internationale au Festival du Film Fantastique de Gérardmer en 2013. Aujourd’hui, le réalisateur nous propose son nouveau film : The Duke of Burgundy. Celui-ci fait partie des films en compétition de cette 4e édition du PIFFF (Paris International Fantastic Film Festival) et est présenté par Fausto, qui ne nous cache pas que le film est pour lui le meilleur de la sélection. Voilà qui attise notre intérêt !

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The Duke of Burgundy est une histoire d’amour où la passion est totalement destructrice. Cynthia est présentée comme une lépidoptériste (spécialiste des papillons), au caractère extrêmement froid et entretient une relation de domination avec sa femme de ménage, la jeune Evelyn. Cynthia est une femme élégante, dont la beauté est totalement hypnotique, voir empoisonnante. On comprend très vite qu’Evelyn trouve son bonheur dans cette relation de soumission qui est pour elle, une source d’excitation. On lui prête ce plaisir coupable pour justifier son manque de réaction face aux cruautés de Cynthia. Et pourtant, on s’aperçoit que cette relation est beaucoup plus assumée que ne laisse imaginer la première séquence. On est bel et bien dans une liaison volontairement sadomasochiste qui constitue chez nos deux femmes une source d’excitation sexuelle. Le rapport de force arrive même à s’inverser et l’on comprend très vite qu’Evelyn est aux commandes de cette relation. En effet, celle-ci scénarise des scènes de vie que Cynthia doit suivre à la lettre pour lui procurer du plaisir. Telle une comédienne qui s’apprête à monter sur les planches, Cynthia boit des litres d’eau pour faire face au jeu sordide qui l’attend. Celle-ci est en fait une femme d’une douce sensibilité et l’on sent bien que cette relation, de plus en plus malsaine, lui pèse psychologiquement. Evelyn ne semble pas connaître de limites et malgré l’application dont fait preuve sa partenaire pour satisfaire ses fantasmes, celle-ci trouve tout même le moyen de lui faire des reproches et de la pousser toujours plus loin dans ses obsessions. De plus, Cynthia doit inlassablement rejouer les mêmes scènes, ce qui renforce sa sensation d’emprisonnement. L’aspect psychologique des personnages est totalement passionnant et Peter Strickland parvient brillamment à nous immiscer dans l’intimité de cette relation pour le moins dérangeante. D’ailleurs, rares sont les apparitions d’autres personnages, si ce n’est la vieille voisine exécrable ou les femmes présentes lors des conférences sur les papillons. On remarquera également qu’aucun symbole ni personnage masculin ne vient perturber cette relation saphique.

L’esthétisme du film est extrêmement travaillé. La mise en scène est tout simplement magnifique, les couleurs sont sublimes et les décors somptueux. À l’image de la profession de son personnage qui observe les papillons au microscope, Peter Strickland filme ses comédiennes à l’aide de très gros plans, parfois microscopiques. Une réalisation qui renforce la sensation à la fois d’intimité et de réclusion des personnages. Un style esthétique qui permet au réalisateur de nous proposer des travellings optiques somptueux (plusieurs changements de mise au point dans un même plan, qui donnent une sensation de mouvement de l’image), accompagnés par de légers mouvements de caméra venant sublimer la beauté de nos comédiennes. Car oui, j’insiste, nos deux comédiennes, Sidse Babett Knudsen et Chiara D’Anna, sont à tomber !
Vu l’amour que le réalisateur porte aux effets sonores, il n’est pas étonnant de constater que le film est minutieusement mixé, et que les musiques sublimes accompagnant le récit lui apportent une dimension émotionnelle étonnante.

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Du point de vue de la narration, The Duke of Burgundy joue avec nos attentes et nous laisse le soin d’imaginer, tout au long du film, les possibles réactions de nos personnages. On s’identifie à Cynthia et on n’en vient à imaginer les pires scénarios pour qu’elle se sorte de cette situation inconfortable. Nos deux femmes sont très crédibles et passent par plusieurs stades psychologiques qui nous conduisent à chaque fois dans de nouvelles pistes. Mais le film est malin et surtout profondément humain, nous offrant ainsi une conclusion des plus touchantes, bien qu’évidente.

À la fin de la projection, certains échos se font entendre : « Mais qu’est-ce que ce film fou au PIFFF ! ». Une question compréhensible tant l’appartenance de The Duke of Burgundy au genre n’est pas évidente. Et pourtant, si on se réfère, par exemple, aux dires d’Eric Dufour dans son livre « Le cinéma d’horreur et ses figures », le genre se définit avant tout par une structure narrative et une conception de la temporalité. « C’est que l’horreur se caractérise par la suspension de l’action au profit d’une situation bloquée qui demeure la même du début à la fin du film ». À ce titre, The Duke of Burgundy s’avère être un parfait exemple de cette définition du genre.

Krueger

Note : 7/10

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