Il y a une question légitime que personne ne semble s'être posée avant de porter Exit 8 au cinéma : est-ce qu'un jeu vidéo dont toute la mécanique repose sur la participation active du joueur peut fonctionner comme film ? La réponse, après 95 minutes passées dans un couloir de métro fluorescent, est non. Clairement non. Et ce n'est pas faute de concept : l'idée de base du jeu de Kotake Create, ce couloir qui se répète à l'infini où il faut repérer des anomalies pour progresser, possède une vraie tension à la manette. Mais au cinéma, le spectateur ne joue pas. Il regarde. Et regarder quelqu'un d'autre chercher des anomalies dans un couloir de métro, encore et encore, s'avère d'un ennui profond.
Un dispositif qui appartient au jeu, pas au cinéma
Exit 8 adapte fidèlement la mécanique du jeu : un homme, le Lost Man, se retrouve piégé dans un couloir souterrain qui se répète en boucle. Les règles sont simples. Si quelque chose est anormal, faire demi-tour. Sinon, continuer. Trouver la sortie 8. Dans le jeu, cette mécanique est efficace parce que c'est le joueur lui-même qui scrute chaque recoin de l'image, qui ressent la frustration de rater une anomalie, qui vit la tension de l'observation active. Au cinéma, tout cela est délégué au personnage principal. Le spectateur constate les anomalies avec lui, sans jamais les chercher lui-même. Le ressort central du concept s'effondre immédiatement, et avec lui toute possibilité d'angoisse ou de tension. On regarde un homme faire ce qu'on devrait faire à sa place, et c'est aussi passionnant que ça en a l'air.
Le personnage principal n'arrange rien. D'une fadeur absolue, sans relief ni aspérité, il est impossible de s'y attacher ou de ressentir la moindre empathie pour sa situation. Kawamura tente pourtant de lui greffer un sous-texte émotionnel : au téléphone, son ex-petite amie lui apprend qu'elle est enceinte et lui demande quoi faire. La question de la paternité, du désir ou non d'être père, est censée donner un enjeu humain à ce couloir sans fin. Elle ne donne rien. Le thème est si peu développé, si peu fouillé, traité avec un manque de subtilité si affligeant qu'il ne produit aucun effet. On s'en fiche complètement.
Une métaphore qui ne prend pas
Il faut reconnaître à Kawamura une intention thématique. Le couloir qui se répète à l'infini n'est pas qu'un dispositif formel : c'est la métaphore de l'esprit du personnage principal, condamné à tourner en rond parce qu'il est incapable de prendre une décision. L'homme qui ne trouve pas sa sortie, c'est l'homme qui ne trouve pas le courage de répondre à la question que lui pose la vie : veut-il être père ? Chaque boucle du couloir est une boucle de l'indécision, une incapacité à s'engager, à accepter les responsabilités que la paternité implique. Et le film va jusqu'au bout de cette logique en proposant un climax où le personnage principal accepte finalement un sacrifice lié à cette paternité, geste censé incarner sa transformation intérieure, son accession à la responsabilité. L'intention est là, la symbolique est lisible. Mais une métaphore bien construite ne suffit pas à faire exister un personnage. Malgré toutes ces bonnes intentions, malgré ce climax qui se veut chargé de sens, l'aspect psychologique ne prend pas une seule seconde. On comprend intellectuellement ce que le film cherche à dire. On ne le ressent jamais.
Une fausse bonne idée
Le seul moment où le film semble vouloir se réinventer arrive à mi-parcours, quand Kawamura opère un switch de point de vue et change de personnage principal. L'idée est bonne sur le papier. Ce changement permet d'introduire un enfant qui suit les traces d'un homme ayant échoué à trouver la sortie avant de devenir une sorte de PNJ errant du couloir, condamné à y rester. Mais ce nouvel angle narratif ne tient pas ses promesses. Très vite, le film retourne à son premier personnage, et les rares personnages secondaires entrevus s'avèrent tout aussi fades et inconsistants que le protagoniste principal. Une promesse narrative avortée, symptomatique d'un film qui n'a pas vraiment su quoi faire de son propre concept une fois transposé sur grand écran.
Des effets spéciaux qui achèvent le film
Dans son dernier tiers, Exit 8 tente d'escalader vers quelque chose de plus horrifique. Les anomalies se font plus sombres, plus violentes. Des rats mutants aux yeux implantés dans le corps envahissent le couloir. Une inondation du métro menace de noyer le personnage principal et un enfant. Ces séquences auraient pu créer un sentiment d'urgence ou d'horreur. Elles ne créent rien, pour une raison simple : les effets spéciaux numériques sont d'une qualité si médiocre qu'ils sortent immédiatement le spectateur du film. Ces créatures mutantes, cet tsunami souterrain, tout cela ressemble davantage à une production de série B fauchée qu'à un film présenté en sélection officielle à Cannes. L'immersion, déjà fragile, vole en éclats définitivement.
L'argument Cannes ne tient pas
Exit 8 a reçu une ovation de huit minutes lors de sa première à Cannes et est présenté dans de nombreux médias comme l'une des meilleures adaptations de jeu vidéo de l'histoire du cinéma. Sur le premier point, on peut se demander si un public de festival peu familier du cinéma de genre n'a pas été davantage séduit par la singularité du dispositif que par sa réelle efficacité horrifique. Sur le second, l'argument est encore plus faible qu'il n'y paraît : être la meilleure adaptation de jeu vidéo au cinéma dans un genre qui ne compte quasiment aucune réussite, de Resident Evil à Mortal Kombat, de Silent Hill à Doom en passant par Assassin's Creed, n'est pas un compliment très exigeant. La seule adaptation vraiment convaincante à ce jour reste The Last of Us, et c'est une série télévisée. Exit 8 meilleure adaptation de jeu vidéo au cinéma : peut-être. Bon film : non.
Exit 8 illustre parfaitement le piège de l'adaptation de jeu vidéo : transposer un concept dont toute la force repose sur l'interactivité dans un médium passif. Ce qui fonctionne à la manette, la tension de l'observation, la frustration de rater une anomalie, le sentiment d'être piégé, ne fonctionne tout simplement pas sur un écran de cinéma. Le film s'en rend compte à mi-parcours et tente maladroitement de se réinventer, sans succès. Le personnage principal est vide, le sous-texte sur la paternité inexistant, les effets spéciaux du dernier acte catastrophiques. Une déception sèche et sans appel.
Fiche du film
- Titre original8番出口 (Hachiban Deguchi)
- RéalisationGenki Kawamura
- ScénarioGenki Kawamura, Kentaro Hirase
- AvecKazunari Ninomiya, Yamato Kochi, Nana Komatsu
- MusiqueAmimori Shôhei, Nakata Yasutaka
- ProductionToho, AOI Pro
- PaysJapon
- Durée1h 35
- Sortie Japon29 août 2025
- GenreHorreur psychologique
- Basé surLe jeu vidéo The Exit 8 (Kotake Create, 2023)
