Dix ans après avoir bouleversé le genre avec Dernier train pour Busan, puis avoir enchaîné avec le très décevant Peninsula, Yeon Sang-ho revient à ses zombies avec Colony. Il y a de quoi être méfiant. Peninsula avait laissé un goût amer, un ratage quasi total en mise en scène comme en écriture, l'exemple même du faux pas qui vient ternir une franchise partie sur des bases pourtant excellentes. On aurait pu craindre que le cinéaste s'enferme durablement dans cette spirale de la déception. Autant le dire tout de suite, ce retour fait l'effet d'un vrai soulagement.
Une mise en scène retrouvée
Dès les premières minutes, on retrouve cette tension propre au meilleur Yeon Sang-ho. Si Dernier train pour Busan avait fait du huis clos ferroviaire une arme redoutable, Colony transpose cette même maestria dans un décor a priori plus vaste, un centre commercial. Mais le cinéaste ne se laisse pas piéger par l'ampleur du lieu, il sait au contraire ramener sans cesse l'espace à des couloirs, des salles, des recoins, des points d'étranglement où la horde devient un mur. On retrouve ainsi cette maîtrise du huis clos qui faisait déjà la force du film de 2016, appliquée cette fois à un terrain de jeu plus vaste mais tout aussi anxiogène. La gesticulation des infectés reste aussi effrayante que jamais, portée par des effets spéciaux qui privilégient les prosthétiques à l'ancienne plutôt que le tout numérique, pour un résultat organique et repoussant à souhait, qui donne un vrai poids physique à chaque attaque.
Le film est généreux, sur tous les plans. Généreux dans ses scènes d'action, généreuses dans ses massacres, généreux dans son gore. La séquence des singes zombies restera un morceau de bravoure à part, d'une efficacité redoutable, un pur moment de mise en scène. Et il faut aussi souligner le travail sonore lors des scènes de communication entre infectés : ce bruit de gong sourd, ces têtes levées vers le ciel, cette sensation presque tactile qu'ils s'abreuvent d'informations. Ce choix sonore, aussi simple soit-il en apparence, installe une vraie identité horrifique propre au film, et c'est un des éléments les plus réussis du film.
Le zombie plutôt que l'humain
Car c'est bien là que se niche l'essentiel du travail de Yeon Sang-ho : dans la figure du zombie elle-même. On sent, à chaque plan, que c'est elle qui a concentré toute l'énergie créative de la production, bien plus que n'importe quel arc humain du récit. Esthétique du mouvement, chorégraphie collective, graphisme des corps infectés, tout est pensé et abouti, au point que l'infecté devient littéralement le personnage principal du film, celui dont on suit l'évolution avec le plus d'attention et le plus de plaisir.
Cette communion entre infectés prolonge d'ailleurs une idée déjà présente dans Dernier train pour Busan, où une masse de zombies agglutinés pouvait devenir un obstacle presque insurmontable. Mais là où cette force collective restait une image, une métaphore suggérée par la mise en scène sans jamais être expliquée, Colony la pousse à son paroxysme : elle devient un mécanisme scénaristique à part entière, un système de communication et d'apprentissage entre infectés. Plus le film avance, plus ils communiquent, plus ils apprennent, plus ils deviennent dangereux, dans un parallèle presque ludique avec l'intelligence artificielle. Loin du mort-vivant sans cervelle hérité de Romero, le zombie de Colony devient une entité intelligente et évolutive. Le geste est osé, et il fonctionne, même si les puristes du genre pourront y voir une trahison.
D'un côté des infectés qui apprennent à communiquer pour devenir plus dangereux, de l'autre des humains qui doivent réinventer leur façon de communiquer pour survivre.
Le plus malin, c'est que cette thématique de la communication ne s'arrête pas aux infectés, elle irrigue aussi le camp des humains. Sans trop en dévoiler, un rebondissement du récit fait que le méchant se retrouve à portée d'oreille des protagonistes, et que tout ce qu'il entend peut être transmis à la horde. Résultat, les personnages sont peu à peu contraints d'abandonner l'oral et de trouver un autre moyen de s'organiser sans se trahir, à coups de SMS. C'est une trouvaille discrète mais efficace, qui prolonge intelligemment le thème central du film.
Le revers de la médaille
Le revers de cette médaille, en revanche, porte un nom : les personnages humains. Tout ce qui n'est pas zombie souffre d'un traitement caricatural et sans relief, comme si l'écriture s'était arrêtée là où commençait le travail sur l'infecté. On y lit, en filigrane, une critique du patronat sud-coréen plutôt qu'une critique institutionnelle au sens large : l'antagoniste, façonné par un traumatisme d'enfance autour d'une erreur de communication professionnelle ayant coûté cher à son père, cherche à imposer une pensée unique à travers ses infectés, une seule voix partagée par tous pour ne plus jamais revivre ce genre de drame. L'intention est là, la lecture sociale est cohérente sur le papier, mais l'exécution laisse à désirer. Le traumatisme fondateur paraît bien léger pour justifier une entreprise d'anéantissement de l'humanité tout entière, et le basculement de son personnage manque cruellement de gradation.
Même défaut du côté d'un autre protagoniste, transformé en véritable serial killer de zombies après la perte de sa sœur handicapée, dont la mutation psychologique tient davantage du raccourci scénaristique que d'une trajectoire construite. Le reste du casting, notamment les deux héroïnes du dernier acte, peine également à convaincre, avec des motivations et des réactions qui sonnent souvent creux. Ajoutez à cela quelques incohérences scénaristiques, et le vernis se craquelle par endroits, jusqu'à devenir le principal point faible du film.
Un divertissement à prendre pour ce qu'il est
Ces défauts existent, et il serait malhonnête de les passer sous silence. Mais ils n'entament en rien le plaisir pris à la vision de Colony, un film qui capte et ne relâche jamais son étreinte, du premier au dernier plan. Deux heures durant lesquelles on n'a, à aucun moment, l'envie de décrocher le regard de l'écran, ce qui, à l'heure où la moindre notification suffit à briser l'attention la mieux disposée, n'est pas un mince compliment.
Le vrai problème de Colony, au fond, n'est peut-être pas Colony. C'est Dernier train pour Busan. Yeon Sang-ho a signé avec ce film une œuvre tellement forte, tellement inattendue à l'époque de sa sortie, que tout ce qu'il produira ensuite dans le genre sera condamné à la comparaison, et donc à en pâtir mécaniquement, quelles que soient ses propres qualités. C'est injuste, et c'est aussi ce qui explique en grande partie l'accueil en demi-teinte réservé à Colony par une partie de la critique et du public. Pris pour ce qu'il est, sans cette ombre écrasante au-dessus de lui, Colony est un très bon film de zombies, généreux, spectaculaire, porté par une idée de mise en scène et de fond réellement culottée sur la nature même du zombie, et qui mérite qu'on le savoure à sa juste valeur plutôt qu'à l'aune d'un chef-d'œuvre qu'il n'a d'ailleurs jamais eu la prétention d'égaler. Oubliez Busan le temps d'une séance, et Colony vous le rendra bien.
Colony est un très bon film de zombies, généreux et spectaculaire, porté par une figure de l'infecté réellement culottée dans son évolution vers l'intelligence collective. Desservi par des personnages humains bâclés et une comparaison écrasante avec Dernier train pour Busan, il mérite pourtant d'être savouré pour ce qu'il est plutôt que pour ce qu'il n'est pas.
Fiche du film
- Titre originalGunche
- RéalisationYeon Sang-ho
- ScénarioYeon Sang-ho, Choi Gyu-seok
- AvecGianna Jun, Koo Kyo-hwan, Ji Chang-wook, Shin Hyun-been
- Distribution FRARP Sélection
- PaysCorée du Sud
- Durée2h 03
- Sortie France27 mai 2026
- GenreHorreur / Action / Zombies
