Ce que le requin fait au cinéma d'horreur
Le requin est une figure de terreur à part dans le cinéma d'horreur. Contrairement au tueur masqué du slasher, au fantôme du film de hantise ou au monstre surnaturel du film lovecraftien, il n'a pas besoin d'explication. Il n'a pas d'origine, pas de motivation, pas de psychologie. Il mange parce qu'il mange. Cette pureté animale, cette absence totale d'intention mauvaise au sens humain du terme, est précisément ce qui le rend si difficile à combattre narrativement et si efficace à l'écran.
Ce que Spielberg a compris mieux que quiconque avec Jaws, c'est que la terreur du requin n'est pas dans le requin lui-même mais dans ce qu'il représente : l'océan comme territoire étranger, hostile, soumis à des règles qui ne sont pas les nôtres. Quand le chef Brody entre dans l'eau à la fin du film, c'est un acte de bravoure qui n'a pas d'équivalent dans le slasher classique, parce qu'il affronte quelque chose qui ne peut littéralement pas être raisonné. Open Water (2003) pousse cette logique à son extrême en retirant tout espoir de résolution : deux plongeurs oubliés en mer, seuls avec l'océan et ce qu'il contient, sans recours possible. C'est la forme la plus pure de cette terreur.
Le film de requin parle aussi d'autre chose. Il parle de la fragilité du corps humain face à une force naturelle d'une efficacité biologique parfaite. Là où le slasher met en scène un être humain qui décide de tuer d'autres êtres humains, le film de requin met en scène une mécanique prédatrice qui n'a aucune conscience de ce qu'elle fait. Cette distinction fondamentale donne au genre une dimension presque philosophique : on ne peut pas haïr un requin. On peut seulement avoir peur de l'océan.
C'est cette résonance profonde qui explique la longévité du genre. Peur Bleue (1999) y ajoute la dimension de la transgression scientifique : des chercheurs ont modifié génétiquement des requins pour les rendre plus intelligents, et la punition est immédiate et spectaculaire. 47 Meters Down (2017) y greffe la claustrophobie : le danger ne vient plus seulement du requin mais de l'espace lui-même, de l'obscurité et de l'épuisement de l'oxygène. The Reef (2010) y ajoute le réel en filmant de vrais grands blancs autour de ses acteurs. Chaque variation apporte quelque chose de nouveau au mythe, sans jamais le trahir.
Jaws invente aussi le concept de blockbuster estival. Avant lui, les grandes sorties étaient planifiées pour Noël. Après lui, l'été devient le territoire des films spectaculaires. Son influence sur le cinéma mondial dépasse donc largement le cadre du film de requin ou même du film d'horreur. C'est l'un des rares films dont on peut dire sans hyperbole qu'il a changé l'industrie.
Le requin mécanique, surnommé "Bruce" par l'équipe, tombait en panne si fréquemment dans l'eau salée que Spielberg a été contraint de repenser entièrement la façon de filmer le film. Cette contrainte l'a conduit à suggérer le requin plutôt que le montrer, une décision qui a rendu le film infiniment plus terrifiant que si Bruce avait fonctionné correctement.
Les Dents de la Mer 2 souffre inévitablement de la comparaison avec son prédécesseur. Mais pour un film de commande tourné sans son réalisateur original, c'est un résultat plus que respectable qui a su éviter le naufrage commercial et artistique des épisodes suivants.
Renny Harlin apporte à Peur Bleue une efficacité et une générosité dans les séquences spectaculaires qui font de lui un divertissement parfaitement calibré. Le concept des requins intelligents est suffisamment original pour renouveler la formule sans la trahir. Ce même Renny Harlin revient d'ailleurs en 2026 avec Deep Water, preuve que le genre lui tient à coeur.
La scène de mort de Samuel L. Jackson est devenue l'une des plus citées et des plus parodiées de l'histoire du film de requin. Harlin l'a délibérément construite pour surprendre le spectateur en tuant le personnage qu'on pensait être le héros principal au moment précis où il prenait son rôle de leader.
Inspiré d'une histoire vraie, le couple Lonergans effectivement oublié en mer en 1998 dont les corps ne furent jamais retrouvés, Open Water impose une fin sans concession qui refuse tout triomphe hollywoodien. C'est l'anti-Jaws : pas de héros, pas de victoire, pas d'espoir. Juste l'océan et ce qu'il contient.
The Reef est le film de requin le plus sous-estimé de cette liste. Il ne cherche ni les effets spéciaux ni le grand spectacle. Il cherche à recréer aussi fidèlement que possible la terreur de se savoir suivi dans un océan ouvert. Et il y réussit avec une économie de moyens qui force l'admiration.
Sharknado représente un tournant dans l'histoire du film de requin : après lui, le genre se divise clairement entre les productions sérieuses qui cherchent à faire peur et les productions nanar qui cherchent à faire rire. Cette polarisation a finalement bénéficié aux deux camps en clarifiant les attentes du public.
47 Meters Down réussit là où beaucoup de films de requin échouent : il maintient une tension constante sans avoir à multiplier les attaques spectaculaires. L'angoisse est diffuse, liée à l'environnement autant qu'au prédateur. The Devil's Mouth en 2026 reprendra d'ailleurs cette même logique des espaces confinés sous-marins avec un succès similaire.
Ce qui sauve The Meg du naufrage, c'est son sens de l'humour et son absence totale de complexe. Le film sait qu'il est ridicule et en fait une force plutôt qu'une faiblesse. Statham contre un requin de 20 mètres : si vous acceptez les termes du contrat, vous passerez un excellent moment.
Quelque chose s'est passé en 2024-2026 dans le cinéma de requin. Après des années de productions interchangeables et de suites de Sharknado de moins en moins regardées, le genre a retrouvé une ambition et une diversité créative qui rappellent son âge d'or. Netflix, Prime Video et les salles indépendantes ont multiplié les sorties, avec des résultats inégaux mais une énergie collective indéniable. Pas moins de six films de requins sont sortis en 2026 au moment de la rédaction de cet article.
Sous la Seine est devenu un phénomène mondial sur Netflix avec 102 millions de vues, record pour un film non anglophone sur la plateforme. Il prouve que le film de requin peut fonctionner hors du contexte américain et que le public international est friand d'un genre capable de se réinventer dans de nouveaux environnements. Un succès suffisamment massif pour que Netflix commande immédiatement une suite, avec un changement de réalisateur à la clé.
Présenté à la Quinzaine des Cinéastes à Cannes en mai 2025, Dangerous Animals a été salué par Bloody Disgusting comme l'un des meilleurs films d'horreur du premier semestre 2025. C'est le film de requin le plus ambitieux formellement de ces deux dernières années.
Thrash représente la tendance Netflix du film de genre conçu pour un visionnage immédiat et un partage social : suffisamment spectaculaire pour être regardé en groupe, suffisamment léger pour être consommé sans engagement émotionnel particulier. C'est le fast food du film de requin, et il assume complètement cette identité.
Deep Water s'inscrit dans la vague de 2026 qui voit le film de requin retrouver une ambition et une diversité créative bienvenues. Harlin apporte à ce renouveau sa connaissance du genre et son savoir-faire technique indéniable dans les séquences d'action aquatique. Le fait que le réalisateur de Peur Bleue revienne au requin vingt-sept ans plus tard est en lui-même un symbole de cette renaissance.
Sorti simultanément avec The Devil's Mouth sur les plateformes en juillet 2026, Above & Below n'atteint pas les sommets de son concurrent direct, mais constitue un représentant solide de la tendance actuelle et confirme l'appétit du public pour un genre qu'on croyait épuisé.
Sorti le 29 juillet 2026 sur Prime Video, le film a immédiatement pris la tête du classement mondial de la plateforme. The Devil's Mouth prouve que le film de requin peut encore surprendre quand il renouvelle son environnement et sa mécanique narrative plutôt que de reproduire des formules éculées.
The Devil's Mouth est le sixième film de requin sorti en 2026 au moment de sa sortie fin juillet, après Thrash, Deep Water, Chum, Above & Below et The Bay. Cette densité inhabituelle de sorties confirme que le genre vit un véritable renouveau commercial et créatif.
Pourquoi le film de requin ne meurt jamais
En regardant cette liste dans son ensemble, de Jaws à The Devil's Mouth, une chose frappe : le film de requin n'a jamais vraiment disparu. Il a connu des périodes de surproduction et d'épuisement créatif, comme toutes les grandes tendances du cinéma de genre. Mais la peur de l'océan, elle, ne s'est jamais dissipée.
Ce qui explique la résilience du genre, c'est sa capacité à se réinventer en changeant d'environnement plutôt qu'en changeant de recette. Le requin reste le requin. C'est le contexte qui varie. Dans l'océan ouvert avec Open Water et The Reef. Dans une cage au fond de l'eau avec 47 Meters Down et The Devil's Mouth. Dans les eaux douces de la Seine avec Sous la Seine. À Los Angeles sous forme de tornade avec Sharknado. Cette malléabilité du cadre narratif permet au genre de se renouveler sans jamais trahir sa promesse fondamentale : la confrontation entre la fragilité humaine et la puissance animale de l'océan.
Ce renouveau de 2025-2026 est aussi symptomatique d'un phénomène plus large : l'appétit croissant des plateformes de streaming pour du contenu de genre à fort potentiel viral. Sous la Seine a explosé les compteurs de Netflix précisément parce qu'il réunissait plusieurs ingrédients parfaits pour le partage social : un concept immédiatement compréhensible, un ancrage géographique reconnaissable et des séquences spectaculaires conçues pour être clipées et commentées. Le film de requin, avec sa lisibilité narrative et ses moments de bravoure, est structurellement taillé pour cette économie de l'attention.
Et après ? Alexandre Aja prend les commandes de Sous la Seine 2
Le tournage de Sous la Seine 2 s'est terminé cet été, avec un changement majeur derrière la caméra : c'est Alexandre Aja, et non Xavier Gens, qui réalise la suite. Un choix qui a immédiatement électrisé la communauté des fans de cinéma de genre. Aja est en effet l'un des rares cinéastes français à avoir une réelle expertise dans le film de créatures aquatiques, avec Piranha 3D (2010) et Crawl (2019) dans sa filmographie. Sa maîtrise des séquences d'action sous-marines et sa connaissance instinctive du genre laissent espérer une suite bien supérieure au premier volet.
Avec Bérénice Bejo et Nassim Lyès qui reprennent leurs rôles, et Alexandre Aja aux commandes, Sous la Seine 2 est probablement le film de requin le plus attendu des deux prochaines années. La boucle se referme avec élégance : l'homme de Haute Tension et de Crawl revient en France pour faire rugir un requin dans la Seine. Si le renouveau du film de requin en 2025-2026 cherchait un symbole, c'est lui.
De Jaws à The Devil's Mouth, le film de requin a traversé cinquante ans de cinéma en se réinventant sans jamais disparaître. La vague de 2025-2026 confirme que la nageoire dorsale a encore de beaux jours devant elle sur nos écrans. Et avec Alexandre Aja aux commandes de Sous la Seine 2, le meilleur est peut-être encore à venir.
