La Región Salvaje (Note : 8/10) – Etrange Festival

 

La Región Salvaje, critique :

 

L’Étrange Festival est toujours l’occasion de découvrir des œuvres qui sortent du carcan et des codes habituels de l’industrie cinématographique. On peut tout autant y découvrir le dernier-né d’Alejandro Jodorowsky que des ovnis dont l’amateurisme et le manque de talent tâchent quelque peu la qualité de la sélection (oui, oui, je parle de Dark Circus, mais je ne développerai pas plus tant le film me laisse pantoise !).

Est-ce réellement ça, le charme de l’Étrange Festival ?

La Región Salvaje ne déroge pas à ce principe fondamental du festival. On a assurément devant nous un film de genre et d’auteur. Le film est réalisé par Amat Escalante, réalisateur de Los Bastardos, Sangre ou encore Heli (primé à Cannes en 2013). Le film est présenté par un confrère, Gaspar Noé, ainsi qu’ Amat Escalante accompagné de ses actrices et de sa productrice. Une équipe fraîchement débarquée de la Mostra de Venise où ils viennent de remporter le Lion d’Argent de la mise en scène. Sans dévoiler le film par peur de spoiler, le ton est rapidement donné par l’équipe du film : il va y avoir de l’étrange, du sexe, de l’inconvenant, voire même un brin de malsain. La Región Salvaje, interdit aux moins de 16 ans, pousse dans le vice. Présenté comme une provocation, le film bouscule-t-il réellement le spectateur ou le conforte-t-il dans la part de perversion qui réside en chacun de nous ?

Jeune mère au foyer, Alejandra élève ses deux garçons avec son mari Angel. Fabian, son frère, est infirmier dans un hôpital local. Leurs vies provinciales vont être bouleversées par l’arrivée de la mystérieuse Veronica…

Le film commence par l’image d’une comète dont la trajectoire passe par la Terre. On visualise ensuite une femme nue, essoufflée et transpirante, assise sur un plancher en bois. Pas de cut brutal, le rythme du montage nous berce lentement. La mise en scène est soignée et ce personnage n’est pas sans rappeler une Charlotte Gainsbourg suintante dans Antichrist de Lars von Trier.

Le spectateur ne comprendra que plus tard cette première scène qui dévoile la tonalité du film. Une atmosphère étrange et familière se dessine et La Región Salvaje n’évite aucun sujet de sexualité. Rien n’est tabou, mais rien ne viendra choquer le spectateur, car la mise en scène maîtrisée de notre réalisateur n’a qu’un seul but : rendre tout ceci normal, dépeindre le quotidien malgré la bizarrerie du cadre et des situations. Évoquant de loin la société mexicaine, La Región Salvaje prend pour référence le film Théorème de Pier Paolo Pasolini.

Le scénario aborde l’homosexualité assumée ou non, dans un Mexique contemporain en proie à des tensions et contradictions. Le film aborde différentes thématiques, comme l’incompréhension du plaisir des femmes et la misère sexuelle qui en découle, la recherche d’un plaisir que l’on a perdu, etc. La part primitive et animale n’est pas écartée, à l’image de cette scène où de nombreuses espèces d’animaux s’accouplent dans un cratère. Si l’espèce humaine peine à trouver chaussure à son pied, il semblerait que seul un alien tentaculaire apporte la réponse à son désir et son plaisir. L’accouplement entre l’alien et l’Homme parvient à fasciner autant qu’il dérange, comme l’image brève mais intense d’Alejandra prise entre les tentacules du monstre. Ces expériences avec l’alien, qui ne semble vivre que pour copuler avec tout ce qui présente des orifices, ne sera pas sans risque pour nos personnages qui passent de l’épanouissement à la mort. De nombreux meurtres et violences seront le résultat du désir à l’état pur. Qu’il soit un désir frustré, un désir brûlant, un désir latent… Ce qui fait le portrait de l’être humain et son état primitif dans toute sa splendeur. Le film glisse ainsi dans le fantastique, voire dans l’horreur.

L’utilisation allégorique de la pieuvre et des tentacules face à la sexualité, notamment celle des femmes, n’est pas nouvelle. Le japon appelle ce genre le shokushu. La première apparition d’un Shokushu n’est autre qu’une estampe du maître Hokusai, le rêve de la femme du pêcheur.

Le rêve de la femme du pêcheur, Hokusai

Ce genre désormais populaire sera repris dans de nombreuses oeuvres picturales, cinématographique, pornographiques, ainsi que les mangas ex : Urotsukidoji. Cette image de tentacules qui pénètrent les orifices et envoûtent ses partenaires possède une puissance érotique fascinante. Notre réalisateur relève avec brio le défi de l’adapter au cinéma sans propulser le spectateur dans ses retranchements. On ne peut s’empêcher de penser au film Possession avec Isabelle Adjani de Andrzej Żuławski. Possession est d’ailleurs projeté à l’occasion de l’Étrange Festival, ce qui permet aux spectateurs d’approfondir ce sujet passionnant.   

La Región Salvaje n’a, à mon sens, pas l’ambition de frapper le spectateur par une dimension aussi sociale que le film de Pasolini. Cette dimension, comme la mère qui élève quasiment seule ses enfants ou encore l’acceptation de l’homosexualité dans une société réfractaire, n’est que la toile de fond destinée à populariser un film sensuel et érotique.

Si c’est finalement son ambition, on peut alors regretter que le personnage du mari soit le seul reflet de la société mexicaine. On peut de prime abord penser que la morale du film porte sur l’équilibre précaire d’une société en paix avec ses désirs et plaisirs. Ce développement trop étriqué conduit à penser qu’il ne s’agit pas là du véritable sujet du film.

La Región Salvaje se réfère davantage pour moi au tableau fascinant, maîtrisé et silencieux d’Hokusai. Un moment suspendu face au désir et à la sexualité.

Sadako

Note : 8/10

 


Date de sortie : 15 Mai 2016 (Mexique), Prochainement (France)

Réalisateur : Amat Escalante

Autres films du réalisateur : Amarrados, Sangre, Los Bastardos, Revolución, Heli

Acteurs : Ruth Ramos, Simone Bucio, Jesús Meza, Edén Villavicencio

Genre : Drame, Fantastique

Pays d’origine : Mexique/Danemark

Prix : Lion d’argent Mostra de Venise 2016

la region salvaje