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Interview De Thierry Poiraud Pour Alone

8 avril 2016

À l’occasion de sa sortie en DVD, Bluray et VOD aujourd’hui, nous avons eu l’honneur de rencontrer Thierry Poiraud (Goal of the dead) pour lui parler de son nouveau film Alone (Don’t Grow Up). Un film que nous avions tout simplement adoré en le découvrant à la dernière session du PIFFF et qui d’ailleurs avait remporté le grand prix du public. Vous pouvez relire notre critique du film.

Synopsis : « Sur une île isolée au large de l’Ecosse, six adolescents se réveillent seuls dans leur pensionnat : surveillants et professeurs ont mystérieusement disparu. D’abord ravis d’être libérés de toutes contraintes, ils finissent par prendre la route, en quête de réponses. Devant eux se dessine progressivement l’apocalypse : infectés par un virus inconnu, les habitants se sont transformés en prédateurs sanguinaires. Désormais, pour survivre, le groupe doit trouver un moyen de quitter l’île. Mais lorsqu’ils découvrent que seuls les plus de 18 ans sont touchés, il est déjà trop tard. La contagion a gagné leurs rangs. »

Tetsuo : Pourquoi avoir décidé de tourner intégralement en anglais ? Est-ce un choix artistique ou financier ?

Thierry : Alors il y a plusieurs raisons. Déjà, d’un point de vue production, pour pouvoir vendre le film à l’étranger et faire du fantastique qui puisse s’exporter. Le film fantastique français est dur à exporter, à produire et à montrer à l’écran. Beaucoup de facteurs font que c’est plus facile de le vendre à l’étranger en le tournant en anglais. Ensuite, ça se passait sur une île et je voulais quelque chose d’international. Je ne voulais pas que l’île soit ancrée quelque part et comme on connaît toutes les îles françaises, on se serait posé la question. Le côté international de l’anglais nous permettait de situer l’action où on voulait. Et enfin, la langue anglaise est presque plus facile à manier dans le genre fantastique et les acteurs anglais étaient super. J’aurais pu trouver des acteurs français aussi très bons évidemment, mais j’ai adoré travailler avec des Anglais sur ce film.

Tetsuo : Et du coup, ça vous a aidé à vendre le film ?

Thierry : Oui et non. Ça aide à l’exporter plus, à le faire voir à l’étranger. Après, en France, il y a peu de subventions et d’aides quand un film est tourné en langue anglaise. On a fait le pari de l’international, de miser sur l’étranger, mais malheureusement pour le sortir en France, ça n’aide pas forcément. On n’a reçu aucune aide, ce qui est normal vu que le film n’est pas en langue française. C’est une coproduction franco-espagnole, en langue anglaise, donc c’est compliqué. Après les financements viennent quand même de la France, de Studio 37 et de Canal+. Ça reste donc un film produit français. Le fait de tourner en anglais avec une coproduction espagnole, ce n’est pas plus facile ni plus dur, faut faire un choix, tu gagnes sur des choses et tu perds sur d’autres. Ça brouille un peu les pistes et permet au distributeur de faire des affiches en vendant le produit comme quelque chose d’anglo-américain. Après ce n’est pas une volonté purement marketing pour moi à la base.

Tetsuo : Donc le choix de tourner en anglais n’a rien à voir avec la peur de ne pas trouver de bons acteurs de cet âge en France ?

Thierry : Non, ça serait malhonnête de dire que les Français ne sont pas bons, ce n’est pas vrai du tout, ils sont très bien et j’aurais pu le faire en français. C’est surtout que je ne voyais pas dans quelle île je pouvais le faire. En Bretagne… Ça aurait pu être bien, mais c’était un autre délire. J’avais visualisé un paysage avec une nature très importante qui devait s’imposer. J’avais l’idée de tourner au Canada, tourner en forêt, je voulais un côté fable et conte et je n’arrivais pas à trouver des îles avec des forêts en France. Il y a la Corse ou directement les DOM-TOM, mais c’était encore un autre propos. Donc finalement ça servait le film que ce soit international. Le fait que ce soit nulle part. Et la langue anglaise était le choix le plus simple. En plus, j’aime beaucoup la langue anglaise, différente de l’américain, elle présente de forts accents, tu peux montrer une rudesse. Le milieu social est très ancré dans les accents.

Tetsuo : Alors effectivement les acteurs sont très bons et je voulais savoir comment on aborde le tournage quand on sait qu’on va tourner avec des adolescents ? Comment ça se passe d’abord au casting et dans la direction sur le plateau ? 

Thierry : Alors oui, tu n’abordes pas pareil que quand c’est avec des adultes. Déjà au casting, ce qui était le plus compliqué ce n’était pas de trouver un adolescent, mais de trouver un groupe qui marche. Les adolescents ont parfois tendance à avoir des tics de jeu. Ils commencent déjà à jouer. Moi, je voulais vraiment avoir quelque chose de très naturel sur la jeunesse et parler de leurs problèmes. Pour ça, il fallait qu’ils jouent le moins possible et qu’ils puissent interagir les uns avec les autres le plus naturellement possible. Donc le plus compliqué, c’est de faire un bon groupe. Et on le sent tout de suite au casting quand les groupes fonctionnent, qui va être pote avec qui. On les observait beaucoup pour voir ceux qui marchaient ou non.
Dans la direction, on a pas répété, je ne voulais pas, et justement ça les a un peu troublé. On a lu le scénario et je voulais qu’ils s’expriment, d’où les interviews au début du film. C’était pour m’habituer à les filmer et je les faisais parler du scénario, de leur rôle, de ce qu’ils voudraient faire plus tard etc… Ils mélangeaient à la fois leurs propres sentiments et leur rôle. Ils ne savaient jamais vraiment s’ils parlaient de leur rôle ou non. Sans le dire, je savais que ça servirait potentiellement pour le film. Ça m’a beaucoup aidé à les fabriquer à l’intérieur. On a beaucoup lu avec eux et on a réécrit en même temps. Avec la scénariste, on a lu le scénario avec eux, on a parlé de leurs problèmes de jeunesse et essayé de comprendre comment ils les abordaient. Et avec toutes ces discussions, on a agrémenté le scénario. On écrivait en se servant de ce qu’ils nous racontaient, sans leur dire, et après ils redécouvraient les scènes. Ça les a un peu troublé au début, ils étaient plus dans l’optique de jouer, de composer un personnage et moi je leur volais ce qu’ils étaient vraiment. Après, ils ont très vite compris et ça les a amusé. On a joué au chat et à la souris pendant tout le tournage. J’ai vraiment passer beaucoup de temps à les observer. Tu t’inspires de ce qu’ils sont et tu les filmes.

Tetsuo : Concernant le sens qui se dégage de votre film, de la problématique du passage à l’âge adulte, vous dites dans d’autres interviews que cette conception est un peu héritée de Françoise Dolto avec l’enfant qui se décentre et qui s’intéresse aux autres. Selon cette conception, est-ce que finalement le personnage de Bastien n’est pas adulte depuis le début ? Avec le traumatisme qu’il a vécu avec sa sœur petit, il était déjà assez décentré non ?

Thierry : Bastien, on l’avait composé comme quelqu’un qui s’était recentré sur lui-même à partir du moment où il a perdu sa soeur. C’est quelqu’un d’assez mutique qui s’est recentré sur ses problèmes à lui. Ce qui ne veut pas dire qu’il est égocentrique. C’est quelqu’un qui était un peu malade. Il fallait qu’il nettoie sa culpabilité par rapport à sa soeur pour s’ouvrir aux autres et pour pouvoir s’épanouir et tomber amoureux. Quand il rencontre Madeleine et qu’il tombe amoureux, il arrive à lui parler et se nettoie de sa soeur et de ses souvenirs. Il peut s’occuper de quelqu’un et se sacrifier pour elle jusqu’à la fin. Je pense que Madeleine, une heure plus tard, elle était infectée. Quand elle s’occupe de la petite à la fin dans la cabane, elle doit faire un choix entre protéger l’enfant et suivre l’homme qu’elle aime. Elle doit prendre ses responsabilités.

Tetsuo : Et si Bastien est réticent au début pour s’occuper de la petite, est-ce qu’il ne pressent pas qu’il est en train d’être infecté?

Thierry : Oui, lors de la scène du couteau, il ressent des pulsions qu’il n’a jamais eu. Il sent qu’il va se transformer. Il veut les mettre à l’abri toutes les deux le plus vite possible sans trop le dire à Madeleine.

Tetsuo : J’ai eu une réflexion au sujet du rapport à la violence dans le film. A mes yeux, les premiers à être infectés sont ceux qui ont commis des meurtres. Est-ce volontaire?

Thierry : On me l’a déjà dit, mais ce n’est pas volontaire. C’est une lecture qui n’est pas inintéressante puisque je parle de l’âge adulte comme d’un âge ultra-violent. Le filme parle de ça aussi. Le monde qu’on livre aux adolescents est ultra-violent. Vous grandissez et voilà comment vous allez devenir et le monde que vous allez côtoyer. C’est vrai que c’est Bastien qui tire mais c’est plus le fait de prendre la responsabilité de le faire et de protéger les autres. Liam il peut pas, c’est le dernier à pouvoir être infecté. C’est un égocentrique totalement centré sur ses plaisir à lui. Il est pas du tout dans l’âge adulte. Bastien prend les responsabilités même si ça lui déplaît.

Tetsuo : C’est finalement un message pessimiste que vous délivrez sur les adultes? Les enfants sont victimes mais inéluctablement ils deviennent bourreaux. Il n’y a pas d’issue?

Thierry : Dans le monde qu’on a livré, il n’y a effectivement pas d’issue. C’est pessimiste sur un état de fait, sur ce qu’il se passe maintenant. C’est pas une vision apocalyptique du monde à venir. Voilà ce qu’il est maintenant pour moi. C’est un état de crise, une image, comme dans les films de Romero et les crises des années 60-70. Ça peut devenir prophétique, mais on peut le changer. C’est plus un rapport à la violence qui nous entoure, et plus particulièrement qui entoure les enfants. Ce message est sous-jacent. On l’avait en tête en écrivant le film, mais on avait aussi envie de parler d’autre chose, comme la peur de l’ogre. Le film est un conte. L’image de l’adulte n’est jamais réconfortante dans les contes. Dans les contes de Grimm, les adultes sont tous ogres et méchants. Les parents abandonnent les enfants qui sont livrés à eux-mêmes. Ce qui me plaisait c’était l’idée un conte moderne. L’adulte, c’est un ogre et un méchant. Il manque la figure du vieux sage que l’on retrouve dans tous les contes. On aurait d’ailleurs pu imaginer un adulte pas infecté. Je voulais vraiment des images de fable et de conte modernes.

Tetsuo : L’adolescence est un passage transitoire difficile puisque les personnages sont à la fois pourchassés par les adultes et des enfants plus jeunes. Ils sont dans un entre-deux.

Thierry : Lors de l’écriture du scénario, on s’était dit que ce serait marrant que la menace change au cours du film. La métaphore marche plutôt bien. Ils ne sont plus des enfants mais pas vraiment encore des adultes. J’ai une petite déception puisqu’on avait développé un peu plus la menace à la fin avec les enfants qui se vengeaient et torturaient les adultes. La scène du village était plus longue. On ne l’a pas fait pour des raisons budgétaires. On avait que 23 jours pour tourner. D’où la petite longueur au milieu, où on essaye d’étirer un peu l’histoire. et développée.

Tetsuo : Du coup le film est beaucoup plus intimiste ?

Thierry : Il a toujours été pensé comme ça mais la fin était plus développée. Il y avait un pic au niveau de l’énergie et du rythme, ça remontait très fort à la fin. Là, la fin est très organique, plus émotionnelle, et joue moins sur l’action et le côté ludique du genre. Ça manque un peu malheureusement. Le côté contemplatif était condensé avec ce changement de rythme.

Tetsuo : Est-ce qu’on peut parler de zombies pour définir les adultes du film ?

Thierry : Ce ne sont pas des zombies à partir du moment où ils ne sont pas morts, ils restent conscients et ce sont justes des gens perdus, totalement désoeuvrés. C’est comme le personnage de la mère qui tue sa fille et qui pleure en même temps. Elle combat ses propres pulsions. Ce sont plus des gens paumés et très violents. Je les imaginais plus comme le film Crazy. Je n’ai jamais pensé à des zombies pour ce film. Ce sont des créatures que j’ai déjà survolées dans Goal Of The Dead, des sortes d’infectés, enragés par le foot. Là je voulais vraiment traiter de l’adolescence comme thème principal. Il n’y a même pas vraiment de virus, c’est une parabole sur l’âge adulte. Sur le look, on y a beaucoup réfléchi et on a essayé de rester le plus réaliste possible sans trop transformer les infectés, pour pas qu’ils ressemblent à des zombies. J’avais vu sur Internet des vidéos sur l’effet d’une drogue aux Etats-Unis qui rendait ses consommateurs cannibales, complètement fous ou schyzophrènes… Il était impossible de les ramener à la raison. On est parti de ce principe pour les personnages de nos infectés qui sont hantés par des pulsions incontrôlables.

Tetsuo : Dernièrement, il y a des productions de genre françaises qui sortent au cinéma comme Evolution ou Blind Sun, qui dénotent un peu avec les productions marketing. Est-ce que vous sentez un mouvement particulier actuellement dans le cinéma de genre en France ? Un renouveau ?

Thierry : Je ne sais pas s’il y a un renouveau mais oui en tout cas en France le fantastique est en train de revenir doucement et d’une manière que j’apprécie. Par exemple, avec une série comme Les Revenants. Je ne parle pas forcément de film d’horreur, même si j’aime ça, mais plus du fantastique. Un genre qui commence à être un peu plus traité et qu’on retrouve surtout dans les séries. Aujourd’hui, la série nourrit plus le cinéma que l’inverse, et vu le succès de séries comme Les Revenants, on penche vers un retour du genre. Moi je suis un grand fan du fantastique des années 80 avec Lynch ou Cronenberg. J’adore Dead Zone, et je pense que cet esprit est en train de revenir, où l’on traite le fantastique de manière très sérieuse. Ça s’intègre également dans la culture française. On a moins la période de films d’horreur français qui essayent de faire des films comme les américains avec des slashers ou autre. J’espère qu’à l’avenir, le fantastique va s’immiscer naturellement dans les histoires, et que le spectateur, en voyant des fantômes, trouve ça normal. Et j’espère que c’est le genre de films qu’on aura l’occasion un jour de voir aux Césars, comme les Goya en Espagne. Ça peut rester des films d’auteur avec de l’émotion, du sens et du fantastique.

Tetsuo : Est-ce que vous avez des projets à venir ? Toujours dans le registre du fantastique ?

Thierry : Il y a plusieurs projets en jachère, qu’on a déjà commencés à vendre. On a une comédie un peu trash avec des toxicos, une espèce de Trainspotting avec un humour très noir. On a également un projet d’anticipation, un peu fantastique, limite science-fiction, dans le genre les Fils de l’homme. Mais je garde le sujet caché pour le moment pour maintenir le suspense !

Tetsuo : Et bien on a hâte de voir ça, merci beaucoup pour cette interview !

Thierry : Merci à vous !

Tetsuo

Un samedi pluvieux, une VHS poussiéreuse de Massacre à la Tronçonneuse et paff ! Première grosse claque horrifique qui m’a conduit à explorer les contrées peu recommandables du cinéma de genre. Parmi mes références indépassables, Alien et The Thing. Oui, j’aime les films de monstres qui mettent en scène des créatures avides de tripes humaines. Mais je déteste les films de possession qui pullulent à l’écran ! Que ce soit clair. Attention derrière toi ! Un fantôme…

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