Il y a un moment, dans les premières minutes de Saccharine, où l'inquiétude s'installe. Pas la bonne inquiétude, celle que le film cherche à provoquer, mais une autre, plus sourde : celle de reconnaître un territoire trop balisé. Gros plans sur une bouche qui s'empiffre, montage saccadé, images écœurantes de nourriture ingurgitée sans contrôle. On pense immédiatement à The Substance, à The Ugly Stepsister, à tout ce courant du body horror féminin qui a déferlé ces dernières années. On pense aussi, plus loin dans la mémoire du genre, au court métrage "X is for XXL" de Xavier Gens dans The ABCs of Death (2012), dans lequel une femme rentre chez elle après une journée d'humiliations publiques, bombardée de publicités de mannequins, avant de se tailler elle-même une silhouette fine au couteau. Le même désespoir, la même violence faite à soi. Saccharine semble d'abord marcher dans ces sillons déjà bien creusés. Et puis, progressivement, le film de Natalie Erika James révèle autre chose. Il s'avère beaucoup plus malin qu'il n'y paraît.
Des cendres dans les pilules
Hana (Midori Francis) est étudiante en première année de médecine. Mal dans son corps, hantée par une image d'elle-même qu'elle ne supporte plus, elle croise une amie d'enfance méconnaissable après une perte de poids radicale. L'amie lui tend des pilules amincissantes aux effets immédiats et spectaculaires. Hana plonge. Mais incapable d'en payer le prix exorbitant, elle décide d'analyser leur composition en utilisant ses connaissances médicales. Ce qu'elle découvre la glace : les pilules contiennent des cendres humaines.
Là où le film aurait pu se contenter d'explorer la spirale de la folie d'une jeune femme obsédée par son corps, Natalie Erika James choisit d'aller plus loin. Hana commence à prélever secrètement des fragments d'os sur un cadavre lors de ses cours d'anatomie pour fabriquer ses propres gélules. Et le mort, dépouillé, commence à la hanter. C'est cette greffe entre le body horror et le film de fantôme qui constitue la vraie surprise de Saccharine, et sa vraie force.
Entre la mère et le père
Le film prend soin d'ancrer l'obsession de Hana dans une psychologie familiale précise et très bien construite. D'un côté, une mère extrêmement mince, presque anorexique, intransigeante sur la nourriture et le régime, modèle de rigueur corporelle aussi oppressant qu'inaccessible. De l'autre, un père obèse à l'excès, maintenu dans l'ombre pendant presque tout le film, introduit comme une présence inquiétante, presque menaçante. Quand il apparaît enfin dans le dernier tiers, on découvre un homme attachant et aimant, dont le seul tort est ce surpoids que sa fille contemple avec angoisse. Hana est littéralement tiraillée entre ces deux corps opposés, entre ces deux rapports extrêmes à la nourriture et à l'apparence.
À cette dynamique familiale vient s'ajouter une relation amoureuse trouble avec Alanya, son influenceuse fitness. Le film entretient savamment l'ambiguïté : Hana est-elle attirée par cette femme elle-même, ou uniquement par le corps qu'elle incarne, ce corps parfait qu'elle désire posséder ? Cette question sans réponse claire traverse tout le film et renforce l'idée que pour Hana, le désir et l'obsession corporelle sont devenus indissociables, au point qu'elle ne sait plus elle-même faire la différence entre aimer quelqu'un et vouloir devenir quelqu'un.
Le fantôme dans le reflet
La mise en scène de Natalie Erika James, d'abord convenue dans sa première partie, monte progressivement en qualité pour révéler de vraies trouvailles formelles. La plus remarquable concerne la façon dont le fantôme se manifeste : jamais frontalement, toujours à travers des reflets obliques dans des objets à la surface courbe. Une cuillère. Un hublot. Une théière. Ces objets ronds qui déforment le reflet renvoient évidemment à la forme du corps, à l'obsession de la rondeur que le film dissèque.
La présence fantomatique ne se révèle qu'à travers les reflets déformés d'objets ronds.
Et dans ces reflets déformés, la présence fantomatique s'installe d'abord discrètement, presque invisible, avant de gagner en intensité au fil du film. Ce dispositif oblige le spectateur à scruter les bords du cadre, les recoins du reflet, à chercher ce qu'il n'est pas sûr d'avoir vu. C'est une mécanique du doute particulièrement efficace, et l'une des idées les plus originales vues dans un film de hantise depuis longtemps.
Le fantôme, d'abord insaisissable, devient de plus en plus présent et menaçant.
Une actrice qui porte le film
Midori Francis est pour beaucoup dans la réussite du film. Son personnage de Hana est exigeant : il faut être crédible dans la vulnérabilité, dans la descente progressive, dans la terreur qui s'installe. Francis s'en sort avec une justesse qui donne au film la crédibilité dont il a besoin. Son interprétation est attachante sans jamais tomber dans le pathos, effrayée sans jamais surjouer. Dans un genre qui demande beaucoup à ses actrices principales, c'est une performance solide et convaincante.
Les limites du genre
Là où Saccharine déçoit, c'est dans son dernier tiers. Après avoir si bien mélangé les genres, le film retombe dans les travers les plus classiques du film de possession : l'enquête laborieuse pour comprendre l'origine du fantôme, les rencontres avec des témoins du passé, la résolution tirée par les cheveux qui prétend résoudre ce que le mal avait de fondamentalement inexplicable. On retrouve ce défaut que partagent la quasi-totalité des films de hantise : cette incapacité à assumer que certaines présences maléfiques n'ont pas à être expliquées ni vaincues. On notera d'ailleurs que le film ne résiste pas à un autre classique du genre : même après avoir proposé une résolution, le dernier plan vient la contredire. Mais là où tant d'autres se contentent d'un twist final purement mécanique, *Saccharine* offre quelque chose de plus satisfaisant. Ce plan conclusif, d'une esthétique très forte, apporte une conclusion cohérente et symboliquement juste, reflétant le culte du corps à travers le prisme du personnage principal avec une puissance visuelle qui rachète en partie les maladresses du dernier acte. On regrettera aussi un rythme qui se relâche dans ce dernier tiers, le film traînant légèrement en longueur alors que la conclusion se fait attendre.
Saccharine est une bonne surprise, surtout pour qui redoutait un simple clone de The Substance. Natalie Erika James impose une vision personnelle et quelques idées de mise en scène vraiment originales, en particulier ce dispositif du fantôme dans le reflet qui est une vraie trouvaille. Le film est bien écrit, bien interprété, et son mélange entre body horror et film de fantôme fonctionne pendant une bonne heure. C'est dans son dernier tiers qu'il perd pied, en cédant aux conventions du genre qu'il avait jusque-là su éviter. Une cinéaste à suivre.
Fiche du film
- Titre originalSaccharine
- RéalisationNatalie Erika James
- ScénarioNatalie Erika James
- AvecMidori Francis, Madeleine Madden, Danielle Macdonald
- PhotoCharlie Sarroff
- MontageSean Lahiff
- MusiqueHannah Peel
- ProductionCarver Films, Thrum Films
- Distribution FRShadowz Films / Program Store
- PaysAustralie
- Durée1h 52
- Sortie France3 juin 2026
- GenreBody horror / Fantôme
