Tag : Antoni Pinent
Comme pour la première programmation, l’Étrange Festival nous dévoile une séance bien décevante. Bien que les films puissent nous intéresser et nous intriguer, il est parfois difficile de les apprécier à leur juste valeur....
Né en 1974 à Lleida, en Catalogne, Jaume Balagueró grandit avec une passion dévorante pour le cinéma de genre. Contrairement à beaucoup de réalisateurs de sa génération, il ne cherche pas à s'éloigner de l'horreur pour gagner en légitimité. Il s'y installe, il s'y spécialise, il en fait son territoire.
Sa formation est classique : l'École de Cinéma de Barcelone, puis des courts métrages remarqués dans les festivals de genre européens. Dès ses premières réalisations, une signature se dessine. Balagueró n'est pas un cinéaste du gore ou du shock value. C'est un artisan de l'atmosphère, un réalisateur qui comprend que la peur la plus durable est celle qui s'installe lentement, qui colonise l'espace avant même que la menace soit visible.
Ce sens de l'atmosphère, combiné à une maîtrise technique précoce et à une culture cinématographique profonde, fait de lui l'une des figures les plus importantes du cinéma de genre européen des années 2000.
Darkness est un film imparfait mais révélateur. On y trouve déjà tous les éléments qui feront la force de [REC] : l'espace clos comme terrain de jeu de la terreur, la lumière traitée comme un personnage à part entière, et cette façon de filmer la peur en négatif, en montrant ce qui manque plutôt que ce qui est présent.
Le film souffre d'une production internationale qui lisse certains angles, mais il impose Balagueró sur la scène européenne de l'horreur et lui ouvre les portes de projets plus ambitieux.
Le dispositif found footage est ici utilisé avec une intelligence qui dépasse la simple gimmick. La caméra de Pablo n'est pas un outil narratif commode, c'est une contrainte dramatique totale. Elle impose ses propres limites, ses angles morts, son incapacité à être partout à la fois. Et c'est précisément dans ces limites que réside la terreur.
Balagueró et son co-réalisateur Paco Plaza prennent une décision radicale pendant le tournage : les acteurs ne reçoivent pas le scénario complet. Chaque journée de tournage, ils apprennent ce qui va se passer dans la scène du jour et rien de plus. La terreur sur leurs visages n'est pas entièrement simulée. Manuela Velasco, qui joue Ángela, découvre certaines scènes en même temps que son personnage.
Pour la créature finale, les réalisateurs font appel à Javier Botet, atteint du syndrome de Marfan, une maladie génétique qui lui confère une morphologie hors norme, des membres démesurément longs, une souplesse impossible. Le résultat est l'une des apparitions les plus terrifiantes du cinéma d'horreur des années 2000, d'autant plus efficace qu'elle n'est entrevue que quelques secondes dans l'obscurité quasi totale.
La bande-annonce de [REC] fut révolutionnaire dans sa conception : au lieu d'extraits du film, elle montrait uniquement les visages terrorisés des premiers spectateurs en salle. Le film remporta quatre prix au Festival de Sitges, dont le Prix du Public et le Prix de la Critique.
[REC] engendre rapidement une suite. Co-réalisé à nouveau avec Paco Plaza en 2009, [REC] 2 reprend exactement là où le premier s'arrête, quelques minutes après la fin du film original. Une équipe d'intervention accompagnée d'un mystérieux inspecteur pénètre dans l'immeuble toujours en quarantaine. Le film élargit la mythologie du premier volet en introduisant une dimension religieuse qui surprend et divise, mais maintient l'intensité du dispositif found footage avec une efficacité remarquable.
En 2012 sort [REC] 3 : Genesis, réalisé cette fois par Paco Plaza seul. Balagueró n'est pas aux commandes et ça se sent : le film prend un virage comique assumé, abandonne le found footage dès le premier acte et se déroule lors d'un mariage transformé en chaos zombie. Un épisode récréatif, clairement décalé par rapport aux deux premiers.
Balagueró reprend les rênes pour [REC] 4 : Apocalypse en 2014, qui boucle la saga en suivant Ángela Vidal sur un bateau en haute mer. C'est le premier volet de la série entièrement tourné en mise en scène classique, sans found footage. Le résultat est correct mais révèle à quel point le dispositif de la caméra portée était indissociable de ce qui rendait les deux premiers films si efficaces. Sans lui, [REC] ressemble à un film d'horreur de bonne facture parmi d'autres.
La saga [REC] illustre parfaitement ce qui fait la force et la fragilité du found footage : le dispositif est un amplificateur extraordinaire de tension, mais il ne peut pas fonctionner indéfiniment. Balagueró l'a compris mieux que quiconque en choisissant de l'abandonner dès [REC] 4 plutôt que de le vider de sa substance.
Sleep Tight est une démonstration de maîtrise formelle. Balagueró abandonne la caméra portée pour retrouver une mise en scène classique, mais conserve cette obsession pour l'espace clos et la menace qui s'infiltre dans le quotidien. L'immeuble, à nouveau, est le territoire de la terreur. Mais cette fois filmé avec une froideur clinique qui rend le film encore plus dérangeant.
Le film confirme ce que [REC] avait suggéré : Balagueró est un cinéaste de l'intérieur, au sens propre comme au sens figuré. Ses films se passent dans des espaces fermés, des couloirs, des appartements, des cages d'escalier, parce qu'il comprend que c'est là, dans le familier dévoyé, que la peur prend racine.
L'influence de [REC] sur le found footage est difficile à surestimer. Le film arrive en 2007, au moment où le genre cherche à se renouveler après Blair Witch et Paranormal Activity. Il apporte quelque chose que ni l'un ni l'autre n'avaient osé : la vitesse.
Là où Blair Witch misait sur l'accumulation lente et Paranormal Activity sur la patience, [REC] est un film de l'urgence pure. Il n'y a pas de temps mort, pas de respiration, pas de scène où les personnages peuvent souffler. La caméra est en mouvement constant, les événements s'enchaînent sans pause, l'escalade est continue et inexorable. Balagueró et Plaza comprennent que l'immeuble, avec ses étages à conquérir et ses portes à enfoncer, est une machine dramatique parfaite.
Le film génère immédiatement un remake américain, Quarantine (2008), qui reprend le scénario plan pour plan mais perd quelque chose d'essentiel dans la translation. Ce qui fonctionnait dans [REC] tenait en partie à son ancrage espagnol, à son immeuble barcelonais réel, à ses acteurs inconnus du public international. L'original reste indépassé.
Après [REC], Balagueró continue de travailler régulièrement, en Espagne et à l'international. Son rapport au found footage reste celui d'un cinéaste qui a utilisé le format comme un outil au service d'une vision, et non comme une fin en soi. Ses films suivants retrouvent une mise en scène plus classique, mais conservent cette obsession pour l'espace clos et la menace qui s'infiltre dans le quotidien.
Ce qui fait de Balagueró une figure essentielle du genre, ce n'est pas seulement [REC]. C'est la cohérence d'une oeuvre construite autour d'une question centrale : comment filmer ce qu'on ne peut pas voir ? Comment rendre visible une terreur qui résiste à la représentation directe ? Dans le found footage, il a trouvé une réponse radicale et définitive à cette question.
Jaume Balagueró est l'un des rares réalisateurs à avoir utilisé le found footage non comme une recette mais comme une nécessité formelle. [REC] reste à ce jour l'un des films d'horreur les plus efficaces jamais tournés, et l'une des contributions les plus importantes au genre depuis Blair Witch.
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