Il y a des films qui commencent si sagement qu'on se demande si on s'est trompé de salle. Obsession, le deuxième long métrage de Curry Barker, démarre exactement comme ça : un teenage movie américain sans surprise, un garçon timide coincé dans la friend zone, une fille lumineuse et inaccessible. Tout semble balisé, convenu, presque décevant. Puis le jouet se brise. Le voeu est exaucé. Et le film bascule dans quelque chose d'autrement plus dérangeant.
Un voeu, une damnation
Bear (Michael Johnston) est employé dans un magasin de musique. Il aime Nikki (Inde Navarrette), sa collègue et amie d'enfance, d'un amour muet et paralysé. Incapable de lui déclarer ses sentiments, il entre un jour dans une boutique ésotérique et met la main sur un "One Wish Willow", un jouet des années 1960 qui promet d'exaucer un voeu quand on en brise une branche. Il souhaite que Nikki tombe amoureuse de lui plus que de tout au monde. Le voeu est immédiatement accordé. Et c'est là que tout déraille.
Barker s'inspire ouvertement de la mécanique du "monkey's paw", ce classique de la littérature fantastique où chaque voeu exaucé se retourne contre son auteur, mais il en tire quelque chose de profondément contemporain. Car Nikki ne tombe pas simplement amoureuse de Bear. Elle devient obsédée, consumée, prisonnière d'un sentiment qui la dépasse et la détruit de l'intérieur. Et Bear, qui voulait juste être aimé, se retrouve à regarder la femme qu'il aime se transformer en quelque chose d'effrayant et d'incontrôlable.
Navarrette, révélation absolue
Si Obsession tient debout avec une telle force, c'est d'abord grâce à la performance d'Inde Navarrette, tout simplement remarquable. Elle incarne une Nikki capable de passer en une fraction de seconde de la jeune femme lumineuse et ordinaire à la créature terrifiante que le voeu a fabriquée. Ce qui impressionne, c'est précisément cette dissonance : physiquement, Navarrette correspond exactement au canon du teenage movie américain, et c'est cette apparence de normalité qui rend ses bascules vers l'horreur d'autant plus déstabilisantes. On ne s'attend jamais à ce qui vient. On ne sait jamais ce qu'elle va faire.
Elle est capable de passer d'une jeune femme ordinaire à une tueuse sanguinaire en une demi-seconde. On ne s'y attend pas une seule fois.
La mise en scène de Barker amplifie intelligemment ce trouble. Une scène s'impose comme le moment le plus efficace du film : Bear se réveille dans sa chambre en pleine nuit et découvre Nikki immobile dans un coin sombre, à la lisière de l'ombre et de la lumière, avec une attitude surnaturelle et menaçante. Ce jeu précis entre obscurité et clarté, entre le familier et l'inquiétant, cristallise ce que le film fait de mieux : installer un malaise qui ne se dissipe jamais tout à fait.
Le "nice guy" face à ses actes
Là où Obsession dépasse le simple exercice de genre, c'est dans son sous-texte sur le consentement et la culture du "nice guy". Bear n'est pas un monstre. C'est un garçon respectueux, attentionné, qui aime sincèrement Nikki. Et c'est précisément ce qui rend son acte si troublant : même un homme moralement honnête, quand son désir prend le dessus, peut franchir une ligne irréversible. Le film critique avec intelligence comment on peut violer l'autonomie de quelqu'un non pas par méchanceté mais par faiblesse et par amour mal canalisé.
Ce qui est fort, c'est que Barker nous force à rester du côté de Bear malgré tout. On s'y attache, on veut qu'il s'en sorte, tout en sachant qu'il est moralement responsable de ce qui arrive à Nikki. Et la souffrance de cette dernière, dans les rares moments où son vrai moi refait surface, est insoutenable. On voit une femme emprisonnée dans ses propres émotions, torturée de l'intérieur, incapable de rien y faire.
L'amitié sacrifiée
Le film ajoute à ce noeud moral une dimension supplémentaire souvent négligée par la critique américaine : la destruction progressive des liens amicaux. Bear ne sacrifie pas seulement le libre arbitre de Nikki, il détruit aussi ses amitiés. Entretenir une relation qu'il sait fondée sur un mensonge surnaturel l'oblige à se couper de son entourage, à cacher, à déformer. Une scène de soirée entre amis où le comportement de Nikki provoque un malaise général est à cet égard particulièrement réussie : elle condense tout ce que Bear a perdu en voulant tout gagner.
Obsession n'est pas Barbarian
La critique américaine a beaucoup comparé Obsession à Barbarian de Zach Cregger. Il faut nuancer. Les deux films n'ont pas grand-chose en commun au-delà de quelques scènes de violence graphique. Barbarian est un film de monstres premier degré, tendu et anxiogène, dont l'humour est quasiment absent. Obsession est au contraire traversé de touches comiques franches, d'un humour noir qui surgit au moment où on l'attend le moins et qui crée une tonalité résolument singulière. C'est d'ailleurs cette oscillation permanente entre le rire et la terreur qui constitue la vraie signature de Barker.
Si une filiation s'impose, c'est peut-être davantage du côté de Sam Raimi pour ce goût de l'excès assumé et du grand guignol maîtrisé, ou du côté de Talk to Me des frères Philippou pour cette façon de faire surgir l'horreur surnaturelle d'une situation émotionnelle très concrète et très humaine.
Obsession est une réussite. Pas le chef-d'oeuvre annoncé par certains, mais un film de genre intelligent, efficacement mis en scène, porté par une performance féminine qui restera parmi les plus marquantes de l'horreur récente. Curry Barker confirme qu'il possède un vrai sens du rythme, une capacité rare à maintenir une tension permanente tout en se permettant des respirations humoristiques, et un regard acéré sur les dynamiques de pouvoir dans les relations amoureuses. À voir en salle pour ressentir pleinement l'inconfort collectif qu'il génère.
Fiche du film
- Titre originalObsession
- RéalisationCurry Barker
- ScénarioCurry Barker
- AvecMichael Johnston, Inde Navarrette, Cooper Tomlinson, Megan Lawless, Andy Richter
- MusiqueRock Burwell
- PhotoTaylor Clemons
- ProductionBlumhouse, Focus Features, Tea Shop Productions
- Distribution FRLe Pacte
- PaysÉtats-Unis
- Durée1h 48
- Sortie France13 mai 2026
- GenreHorreur surnaturelle
